Témoignages

Patrick Widloecher, Déontologue du Groupe La Poste

Parrain de la promo 2013-2014 du Master droit & éthique des affaires

Dans une interview accordée à AEF, Patrick Widloecher, déontologue du groupe La Poste, parrain 2013 et 2014 du Master Droit et Ethique des affaires revient sur l'importance de l'éthique et la montée en puissance de la profession et des entreprises sur l'éthique des affaires.

"L'éthique, c'est 15% à 18% de la note extrafinancière d'une entreprise" 

Par Ana LUTZKY, 21 avril 2015


"À La Poste, les salariés prêtent serment lorsqu’ils rentrent dans l’entreprise, devant un juge ou un officier de police. C’est un avantage concurrentiel", explique à AEF Patrick Widloecher, déontologue de La Poste. Convaincu du lien entre déontologie et réussite économique d’une entreprise, il revient sur la politique du groupe pour permettre un "bon climat éthique", et la montée en puissance des outils de lutte contre la corruption au sein des entreprises en général, tels que les dispositifs dédiés aux lanceurs d’alertes et les comités dédiés. L’ancien directeur développement durable de La Poste observe en effet "un mouvement des entreprises" actuel dans le domaine, alors que l’agence de notation extrafinancière Vigeo et l’ONG Transparency International France se sont associées pour travailler sur cette question.

AEF : Quel est le rôle d’un déontologue dans une entreprise ?

Patrick Widloecher : Depuis la crise financière de 2008, en partie due à de sérieux problèmes de gouvernance dans certaines entreprises, l’éthique et la déontologie internes aux sociétés ont davantage été mises sur le devant de la scène : ces sujets représentent aujourd’hui 15 % à 18 % de la notation extrafinancière d’une entreprise.

Le climat éthique d’une entreprise tient pour une bonne part à l’existence d’un dispositif dédié. C’est d’abord un référentiel, c’est-à-dire un texte partagé par l’ensemble des collaborateurs d’une entreprise, parfois même annexé au règlement comme au sein de La Poste. Pour une autre part, cela tient à l’existence d’un responsable, qu’il s’agisse d’un directeur éthique ou d’un déontologue. Pour des raisons d’indépendance nécessaire, il se positionne à côté de la direction RSE et est en général directement rattaché à la direction de l’entreprise, afin d’être moins influençable. Certaines entreprises choisissent même quelqu’un d’extérieur à elles. Enfin, ce climat tient à l’existence d’un système de recueil et de traitement des alertes lancées par les salariés, pour l’essentiel basé sur une boîte mail cryptée et sécurisée, ou parfois sur un numéro de téléphone, garantissant à la personne son anonymat.

AEF : Combien d’alertes recevez-vous chaque année dans votre boîte mail et quelle est la nature de ces alertes ?

Patrick Widloecher : Comme d’autres entreprises, nous recevons deux grands types de messages. Dans 85 % des cas à La Poste, il s’agit d’une question. Par exemple, un salarié va tous les ans à un colloque, qui est intéressant pour lui, où il rencontre des spécialistes de son secteur et obtient l’état de l’art sur le sujet, mais il est cette année invité par un fournisseur à y participer, dans un hôtel cinq étoiles à Monaco : peut-il accepter ? Autre exemple : des guichetiers se sont vu proposer des sommes en liquide par un client habitué, qui avait gagné une importante somme à un jeu de hasard. Le client souhaitait à tout prix rétribuer ces guichetiers qui lui étaient sympathiques, et il insistait lourdement. Comment décliner sans le froisser ? Dans 15 % des cas par ailleurs, il s’agit de dénonciation de faits dont les salariés sont témoins et qui leur semblent aller contre le référentiel éthique et les valeurs de l’entreprise.

En tout cas, ce n’est pas, comme le craignaient certains, le terreau de délations de bas étage. Les entreprises avec lesquelles j’ai échangé reçoivent entre 5 et 800 alertes par an, nous en recevons pour notre part environ 150 à La Poste. Le nombre en soi ne signifie pas grand-chose mais un nombre élevé peut dénoter un état de confiance dans l’entreprise. J’ai par ailleurs mis en place un système où je rappelle six mois après la personne pour vérifier qu’elle n’a pas été "placardisée" après son alerte.


AEF : Quelle réponse est-elle donnée aux alertes et aux questions posées ?

Patrick Widloecher : Lorsque la réponse n’est pas évidente, je me concerte avec mes pairs déontologues. Pour le cas particulier des guichetiers et du client généreux par exemple, nous avons proposé que les sommes acceptées en liquide soient immédiatement listées, puis reversées à des associations d’intérêt général. Dans d’autres cas, la réponse est beaucoup plus évidente : nous avons une politique établie concernant les cadeaux et invitations de la part de fournisseurs.

AEF : Y a-t-il eu des cas graves ?

Patrick Widloecher : Oui, des alertes ont mené au licenciement du directeur général d’une filiale et d’un cadre d’une autre filiale. En tant que déontologue, je n’ai pas la délégation pour mener des enquêtes : en cas de faits présumés graves, je saisis le contrôle ou le service des enquêtes, et pourrais également saisir le comité d’audit interne par l’intermédiaire du président. Nous avons même imaginé quoi faire si le président lui-même était incriminé : une commission d’enquête pourrait alors être créée avec trois membres du conseil d’administration de l’entreprise. Statistiquement, la corruption est plutôt le fait d’un dirigeant que d’un ouvrier : il est donc logique de se poser la question.

AEF : Que fait le comité d’éthique ?

Patrick Widloecher : Notre comité d’éthique se réunit deux ou trois fois par an pour adapter notamment le référentiel et rendre compte des cas rencontrés, veiller au déploiement de la politique, et produire un rapport annuel destiné au conseil d’administration. Selon les entreprises, un tel comité peut panacher des membres internes et externes à l’entreprise : au sein de La Poste, il est 100 % interne. Présidé par le numéro deux de l’entreprise, il compte 12 membres : 7 déontologues dont le déontologue du groupe que je suis, les 5 déontologues désignés pour chaque grand métier, et un déontologue pour la filiale Poste Immo, car certains secteurs prédisposent aux questions de corruption tels que l’immobilier ou la communication. Les directions RSE, RH, juridique, des risques, et la correspondante CIL (informatique et libertés) sont aussi présents. Par ailleurs, un arsenal est mis en place pour sensibiliser l’ensemble des salariés à l’éthique, en les informant et en les formant régulièrement.

AEF : Un "bon climat éthique" procure-t-il selon vous un avantage compétitif à l’entreprise ?

Patrick Widloecher : Avoir un bon climat éthique, ce que nous mesurons à travers un sondage auprès des salariés dans le cadre d’un baromètre éthique interne, a à ce titre deux intérêts. Le premier est d’améliorer la notation extrafinancière, avec les conséquences positives que cela comporte telles que des taux avantageux pour emprunter. Par ailleurs, cela renforce la confiance des parties prenantes et des clients, ce qui permet une meilleure efficacité sociale et économique. D’ailleurs, 84 % des personnes interrogées dans le baromètre éthique interne et externe réalisé avec BVA à l’automne 2014 auprès de salariés de plusieurs grandes entreprises font le lien entre le climat éthique et les résultats économiques.

À La Poste, les salariés prêtent serment sur leur probité lorsqu’ils rentrent dans l’entreprise, devant un juge ou un officier de police (1). C’est un avantage concurrentiel et un certain nombre de sociétés nous font confiance sur cette base-là. À l’heure où La Poste cherche à diversifier ses métiers vers des métiers de proximité impliquant de s’introduire chez les riverains, tels que la réalisation de relevés thermographiques pour identifier des pertes de chaleur ou d’eau dans une habitation, ou la vérification pour le compte des collectivités que les personnes âgées sont en bonne santé en cas de grand froid ou de canicule, c’est un atout.

AEF : Y a-t-il une montée en puissance de votre profession et des entreprises sur ce sujet ?

Patrick Widloecher : J’observe effectivement un véritable mouvement des entreprises sur le sujet. Le Cercle d’éthique des affaires, créé voici plus dix ans avec un poids historique fort des experts et des universitaires, a rééquilibré aujourd’hui sa gouvernance en renforçant la présence des entreprises au sein de son conseil d’administration, avec les directeurs éthiques de Total, L’Oréal, Thalès, La Poste ou encore GDF Suez. Nous avons publié un manifeste pour l’éthique des affaires, et un référentiel du déontologue afin de structurer cette profession nouvelle. Cette profession n’est d’ailleurs pas sans risque. Le départ du déontologue de BNP Paribas, lorsque la banque a été incriminée par la justice américaine en 2014 pour non-respect de l’embargo américain sur des pays comme l’Iran, le Soudan et Cuba, était l’une des clauses de négociations pour faire passer l’amende de 18 milliards à 9 milliards de dollars.

Six ou sept entreprises, dont La Poste, ont par ailleurs publié une charte de la représentation d’intérêts, afin d’être plus transparentes sur leur lobbying. Vigeo s’est en outre associée à Transparency International sur cette question, l’éthique et la déontologie pourraient ainsi bientôt représenter 17 % à 20 % de la notation extrafinancière d’une entreprise.

AEF : Comment expliquez-vous cet essor actuel ?

Patrick Widloecher : D’une part, avec les réseaux sociaux, la corruption ne reste plus cachée très longtemps. Par ailleurs, il ne faut pas être naïf, la lutte contre la corruption est aussi un moyen d’écraser la concurrence. Les lois à portée extraterritoriale telles que le UK bribery act de 2011 et le Foreign corrupt practices act américain (lire sur AEF) peuvent être un instrument de pression sur le monde des affaires. Lors des pourparlers entre Alstom et General Electric ou Siemens, la SEC a détaché 15 inspecteurs en Chine et en Malaisie pour vérifier que l’entreprise n’était pas passible de corruption, cela montre la pression qu’on peut mettre ! Quant au plan anti-corruption en Chine, il vise aussi à éliminer des adversaires politiques. La question est complexe.


(1) Existant depuis 1793 et défini par le décret n°93-1229 du 10 novembre 1993 relatif au serment professionnel prêté par les personnels de La Poste, le serment est le suivant : "Je fais le serment de remplir avec conscience les fonctions qui me seront confiées. Je m'engage à respecter scrupuleusement l'intégrité des objets déposés par les usagers et le secret dû aux correspondances, aux informations concernant la vie privée dont j'aurai connaissance dans l'exécution de mon service. Je m'engage à exécuter avec probité les opérations financières confiées à La Poste. Je m'engage également à signaler à mes responsables hiérarchiques toute infraction aux lois et règlements régissant La Poste."

 


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